Le fonds photographique de Francis Niffle


Dans Pôle muséal et culturel
Sébastien Charlier et Marie-Christine Merch

ULiège - GAR- Niffle Institut Physique

Institut de Physique, Université de Liège, domaine du Sart Tilman, [1967], © GAR-Archives d’architecture (ULiège), Fonds Niffle

La photographie d'architecture

La photographie d’architecture, outre la représentation du regard que pose son auteur sur un bâtiment, est à la fois expression esthétique et témoin figé d’un sujet, d’une époque, d’une société et donc, à ce titre, une source de connaissance de l’architecture et du contexte dans lequel elle s’intègre, évolue, disparaît...

Elle peut, par ses caractéristiques propres, relever d’un art de la traduction en ce sens que l’objectivité et le retrait de l’auteur restent la priorité absolue ; elle sera documentaire.  Elle peut être aussi anecdotique et être « traduction » subjective d’un sujet qu’en a son auteur. Ancienne, elle est l’un des outils précieux pour tout chercheur en quête de traces du passé : historien de l’architecture, architecte, archéologue… Actuelle, elle est également source d’informations précieuses pour une grand nombre de chercheurs issus de diverses disciplines.

Les fonds photographiques relatifs à l’architecture proposent aux chercheurs un abondant matériau iconographique souvent inédit. Nombreuses sont les institutions privées ou publiques qui permettent la consultation de ces documents en ligne ou tout au moins qui en affichent la liste de leurs collections. Les questions relatives au dialogue entre architecture et photographie font également l’objet de nombreuses publications et restent un sujet particulièrement prisé.

Les temps changent, les techniques évoluent ; plus récemment, à la photographie argentique succède la photographie numérique laquelle permet des retouches qui peuvent biaiser le réel au profit d’une image que son auteur souhaite donner à voir. Et voici qu’une nouvelle question s’impose, comme un défi : s’assurer qu’il n’y a là aucune atteinte à la mémoire collective1.

Le GAR, centre d’archives d’architecture  de l’ULiège a récemment fait l’acquisition du fonds Francis Niffle, jusqu’alors conservé à Gand. Cette collection, essentiellement constituée de photographies d’architecture – mais aussi d’autres traitant divers sujets – constitue un ensemble documentaire fondamental pour la compréhension de l’histoire de l’architecture à Liège pendant les Trente glorieuses.

Niffle est l’un des témoins précieux de cette période au cours de laquelle le paysage architectural et urbanistique de Liège va profondément se métamorphoser. Il en captera l’essentiel pour le restituer, non pas seulement comme une image figée, mais plutôt comme un faire-valoir de ces architectes et du Mouvement moderne à qui Liège doit son nouveau visage.

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Intérieur d’une usine, © GAR-Archives d’architecture (ULiège), Fonds Niffle

Les débuts

Né à Liège en mai 1914, juste avant le début de la Première Guerre mondiale, Francis Niffle baigne dès sa naissance dans un milieu où l’architecture fait tout naturellement partie des conversations familiales. Son père Édouard est architecte et décorateur, formé dans la grande tradition des écoles Saint-Luc. Les quatre années du conflit mondial sont synonyme d’exil pour la famille qui se réfugie en Angleterre, à Folkestone. Orphelin de mère à l’âge de 9 ans, Francis Niffle est élevé par sa tante maternelle jusqu’à son adolescence.

Après ses études secondaires effectuées au Collège Saint-Servais, il se découvre une passion pour la photographie et se fait engager en tant qu’apprenti chez le photographe liégeois Ernest Gourdinne, dont le magasin est situé boulevard d’Avroy 29 à Liège. Gourdinne est réputé pour ses reportages photos et documentaires sur le Congo qu’il effectue après la Première Guerre mondiale. Choix judicieux que fait Francis Niffle ! Il reçoit une solide formation de ce photographe et cinéaste qui fut lauréat à 16 ans d’un concours de photographie tenu à l’Exposition internationale de Liège en 1905 et accompagnateur à 20 ans de chasseurs en Afrique où il filme les animaux sauvages.

Au décès de Gourdinne en 1932, Francis Niffle est engagé au sein de la maison Émile Verdin où il devient rapidement chef de laboratoire. Si les premiers travaux connus du jeune Niffle concernent principalement le reportage d’actualités – il couvre par exemple le passage de plusieurs vedettes à Liège comme Charles Trenet, Maurice Chevalier ou Stan Laurel – les portraits artistiques occupent également une partie de ses activités.

Mobilisé lors du second conflit mondial, Niffle est prisonnier des Allemands et séjourne à l’Oflag VII-B à Eichstätt en Bavière puis à Nienburg en Basse-Saxe où il a la chance de travailler au sein de l’atelier d’Anton Mohn qui lui apprend notamment la technique de la retouche d’image.

De retour au pays à la fin de la guerre, Niffle s’installe rue du Vertbois et, fort de toutes ses expériences professionnelles, acquiert un matériel haut de gamme (en particulier une chambre photographique Linhof 13X18 cm) qui lui permet d’accéder à la commande industrielle et artistique. Il réalise ainsi de nombreuses campagnes pour diverses industries et sociétés de la région liégeoise – les usines Cockerill, Merck Continental, imprimeries…) – et travaille aussi pour plusieurs musées, fixant sur la pellicule de nombreuses pièces du Musée d’Art wallon ou du Musée d’Armes. Francis Niffle se lancera également dans l’aventure cinématographique. Il participera avec son ami Marcel Thonon, cameraman et reporter photo, à plusieurs reportages en Afrique et en Amérique du sud. Il aurait également réalisé à titre privé plusieurs petits films d’animation.

Le regard sur les transformations urbaines des Trente glorieuses

L’histoire personnelle de Francis Niffle joue certainement un rôle dans le regard qu’il porte sur les grandes réalisations architecturales qui marquent Liège dès le début des années 1950. S’il ne choisit pas d’être architecte à l’instar de son père, mais bien photographe, Francis Niffle a l’opportunité de vivre l’architecture au quotidien, de s’imprégner de cette discipline à la fois artistique et technique au travers de laquelle il va initier et exercer son œil à la photographie d’architecture.

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Hall d’entrée de la Gare des Guillemins, Liège, [1958], © GAR-Archives d’architecture (ULiège), Fonds Niffle

 

Par de biais de son premier mariage en 1936 avec Marguerite Deprez, sœur de l’épouse de Jules Mozin, l’un des fondateurs du Groupe ÉGAU (Études en Groupe d’Architecture et d’Urbanisme) il a l’opportunité d’aborder plus intimement l’architecture et plus particulièrement les expressions du Mouvement moderne.

Niffle va suivre et couvrir le gigantesque projet qu’entreprend la jeune agence d’architecture liégeoise dès 1950 ; il célèbre la modernité du complexe de logements de Droixhe, de la conception à la réalisation complète. Ses photographies, riches de détails, illustrent les différentes phases de construction lesquelles courent jusqu’à la fin des années 1970.

L’approche du photographe est ici documentaire  – aux vues générales se joignent des clichés de détail montrant les intégrations artistiques, les détails architecturaux significatifs, l’environnement dans lequel s’inscrit le projet – là, elle est plus anecdotique, plus « humaine » ; Niffle prend la liberté de rendre compte des ambiances comme avec cette photographie du parc de Droixhe avec les tours en arrière-plan où il met en scène des enfants, dont son fils, profitant du beau temps et jouant au bord de l’étang.

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Complexe de Droixhe, vers 1956-1957, © GAR-Archives d’architecture (ULiège), Fonds Niffle
 

Au début des années 1960, Niffle quitte son atelier rue du Vertbois et s’installe dans un immeuble rue de Campine à deux pas de la maison de son beau-frère Jules Mozin. Les liens entre le photographe et l’équipe d’ÉGAU (Charles Carlier, Jules Mozin, Hyacinthe Lhoest) se renforcent comme en témoignent plusieurs portraits individuels et clichés de groupe.

Les photographies qu’il prend de la maison Mozin sont d’un esthétisme pur, une traduction parfaite en deux dimensions d’une architecture qui deviendra une référence incontournable de l’époque.  Pris en contre-plongée, le cliché de la façade arrière de la maison Mozin souligne la force expressive de la structure métallique. Le rendu est stupéfiant et fait l’objet de la couverture de la revue La Maison n°4 en 1960. Un an plus tôt, un autre cliché, tout aussi puissant, celui de la maison Carlier perchée sur le haut d’un terrain en pente avenue de l’Observatoire, faisait lui aussi la couverture de cette même revue en février 1959.

Le vif intérêt qu’éprouve Niffle pour l’architecture moderne le conduit à publier régulièrement dans plusieurs revues d’architecture belge, en particulier dans La Maison, toujours attentive aux grandes tendances architecturales de l’époque et  dont le rédacteur en chef est Pierre-Louis Flouquet.

Outre le suivi régulier réservé à la production d’ÉGAU, Niffle met également son talent au service d’autres grands bureaux d’architecture tant à Liège qu’ailleurs en Wallonie. C’est ainsi qu’il couvre plusieurs réalisations du Groupe L’Équerre (Émile Parent, Albert Tibaux, Edgard Klutz, Paul Fitschy, Ivon Falise), ainsi que celles des architectes Jean Poskin, Henri Bonhomme, Léon Stynen ou encore Roger Bastin.

Pour la Ville de Liège, il est toutefois difficile de distinguer la part de la commande privée de celle émanant des autorités publiques qui revendiquent leurs ambitions métropolitaines.
La construction du Palais des Congrès (Groupe L’Équerre, 1956-1958) témoigne de l’engagement que prend la Ville de Liège dans la modernisation des infrastructures belges réalisées dans le cadre de l’Expo 58 à Bruxelles. 
Les photographies qu’en prend Niffle vont souligner les éléments forts de cette architecture puissante, dévoiler les perspectives et vues qu’offrent les espaces intérieurs, insister sur le contexte en soulignant l’« internationalisation » d’une ville reliée à Bruxelles par hélicoptère comme ce cliché pris sur le vif qui nous montre un décollage au départ de l’héliport. D’autres édifices emblématiques comme le Complexe Chiroux-Kennedy-Croisiers (Jean Poskin et Henri Bonhomme, 1960-1976) ou la Cité administrative (Henri Bonhomme et Jean Poskin, 1963-1967) seront immortalisés par l’objectif du photographe.

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Vue aérienne du Palais des Congrès, Liège, vers 1958, © GAR-Archives d’architecture (ULiège), Fonds Niffle
 

Le travail de Francis Niffle côtoie celui d’autres photographes d’architecture liégeois comme Désiré Daniel ou Cogéphoto qui couvrent, eux aussi, les grands chantiers de la Cité ardente. Chacun y a sa place. Niffle, par sa proximité et ses amitiés avec les acteurs des milieux « modernes » aiguise son regard sur le Mouvement moderne qu’il traduit par des images fortes dont le cadrage est au service de l’esthétique nouvelle des bâtiments. Il se fait le chantre de cette ligne moderne qui traduit l’optimisme et l’ambition d’une ville en pleine mutation, dépassant de loin le cadre strict d’une approche documentaire.

 

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(1) Limorté Floriane, La manipulation de l’image, une atteinte à la mémoire collective, mémoire de Master 1 en Anthropologie, Université de Pau et des Pays de l’Adour, 2015-2016.
 
 

Les auteurs

Sébastien Charlier est docteur en Histoire, art et archéologie, spécialiste de l'histoire de l'architecture de la première moitié du XXe siècle. Il est responsable scientifique du GAR-Archives d'Architecture. Depuis 2011, il dirige notamment, avec Thomas Moor, la collection des Guides de l’architecture moderne et contemporaine. Avec Aloys Beguin et Claudine Houbart, il est directeur scientifique du projet Archidoc, une expo, un livre, un film.

Marie-Christine Merch est historienne de l'art et responsable du GAR-Archives d'Architecture

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