Une femme à barbe liégeoise à la cour d’Autriche ?
Le Musée Wittert conserve dans ses collections une estampe représentant un portrait intriguant réalisé par l’artiste anversois Dominicus Custos (c. 1560-1612). Un personnage y est représenté, vêtu d’une robe aristocratique très élégante, et arborant cependant une barbe longue et bien fournie.
Il s’agit d’Helena Antonia (1579 – ?1621), une Liégeoise atteinte d’hirsutisme, cette maladie rare qui se caractérise par une pilosité excessive, épaisse et foncée, dans les endroits habituellement glabres chez les femmes, comme le visage (moustache et barbe), le thorax, le dos...
La vie d'Helena Antonia est relatée par l’écrivain allemand Christian-August Vulpius en 1811, soit deux siècles plus tard. Selon ses écrits, Helena Antonia était atteinte de cette pathologie dès l’âge de 9 ans. Issue d’une famille modeste, elle fut confiée par ses parents au prince-évêque de Liège, Ernest de Bavière qui, plus tard, l’a offerte en cadeau à l’Archiduc Charles II d’Autriche. Helena Antonia suivit donc son nouveau maître à Graz. Après la mort de Charles II en 1590, elle est entrée au service de sa veuve, l’archiduchesse Marie-Anne de Bavière, puis est devenue une dame d’honneur de sa fille, l’archiduchesse Constance d’Autriche. Celle-ci a épousé en 1605 Sigismond III Vasa, roi de Pologne. Helena Antonia a donc alors quitté l’Autriche pour Cracovie. On ignore combien de temps elle est restée à la cour de Pologne. On la retrouve en 1621 à Wroclaw où elle apparaît dans une "foire aux monstres", avant de perdre sa trace.
Quatre portraits d’Helena Antonia sont connus, réalisés entre 1595 et 1597. Sa pilosité peu commune et ses traits masculins étaient alors perçus comme un phénomène extraordinaire. Deux autres portraits sont encore réalisés en 1621 à Wrocław.
Des personnes étonnantes dans les cours européennes
À l’époque, il n’était pas rare que des aristocrates choisissent comme protégés des personnes atteintes de handicaps ou présentant des anomalies physiques. Plusieurs d’entre eux ont été immortalisés par des artistes.
On peut penser à Pedro Gonzales (c.1537–1618), dont le visage et le corps étaient recouverts d’une épaisse fourrure. Il a été offert en cadeau au roi Henri II de France, ce qui lui vaudra le surnom de “sauvage du Roi”, puis sera placé sous la protection de son épouse, Catherine de Médicis.
Mari Bárbola (… - c.1700) est la "Naine de cour" de Marguerite-Thérèse d'Autriche, infante d'Espagne. Elle jouit de certains privilèges et a même une servante. Elle est bien connue par la représentation que Diego Velázquez en fit dans la célèbre toile « Les Ménines » en 1656-1657.
Un regard qui évolue au cours de l'histoire
Selon la théorie des humeurs de l’Antiquité, une pilosité abondante chez les femmes est le signe d’un dangereux appétit sexuel. Cette croyance évolue quelque peu avec le christianisme qui considère le phénomène comme une punition divine pour des comportements immoraux, de la part des femmes elles-mêmes ou de leurs parents, ou au contraire un signe de sainteté pour des femmes qui préfèrent vouer leur vie à la prière plutôt que se marier.
Fort heureusement, au fil du temps s’est opéré « un changement fondamental de sensibilité à l'égard du spectacle de la monstruosité qui substitua progressivement, au cours du 19e siècle, aux cruautés anciennes un sentiment nouveau de compassion. » comme le dit J-J Courtine.
C’est à partir du 16e siècle que le changement a commencé à s’opérer. Les théories humanistes tendent alors à fournir des explications scientifiques à la pathologie. Ce siècle marque le début d'un traitement plus digne des femmes atteintes d'hirsutisme. C’est aussi à ce moment-là que les peintres commencent s'y intéresser.
Quant aux Nains de cour, c’est aux 16e et 17e siècles que l’engouement sera le plus fort dans les cours royales européennes, surtout à la cour d'Espagne. Entre 1563 et 1700, on y dénombre près de 70 nains choisis pour divertir la cour, à côté d'autres "curiosités" comme des géants ou des Noirs.
C’est Philippe V, en 1700, qui mettra fin à cette tradition en Espagne, et les autres cours européennes suivront rapidement. Comme les autres Nains de cour de l'infante d'Espagne, Mari Bárbola, doit alors s’en aller, privée de tout après 50 ans de cour, et rentrer en Autriche, son pays d’origine.
Un portrait intriguant
Le portrait d’Helena Antonia permet de s’interroger sur plusieurs thèmes importants tels que la question des anomalies physiques et leur perception à travers l’histoire, ou encore la question du genre, aujourd’hui très prégnante dans notre société.
L'estampe est à découvrir au Musée Wittert, dans l’exposition semi-permanente « Curiosités & voluptés ». Puisse-t-elle inspirer et questionner le visiteur qui l’observera…
Les collections du Musée Wittert
Pour aller plus loin
Courtine Jean-Jacques, « Le désenchantement des monstres », dans Introduction à Ernest Martin. Histoire des monstres de l’antiquité jusqu’à nos jours, Grenoble, 2002, p. 7–27.
Helain Elisa, Quelle histoire ! Enquête sur la toile : La "naine" de la cour d’Espagne, ARTE
Valdes-Socin Hernan, et Micha Edith, « The Bearded Lady Helena Antonia from Liège (1579-1621). » dans Journal of Endocrinological Investigation, 2025.
