Est-ce que manger de la poule développe le cerveau ?
La miniature montre un religieux qui soupèse une poule. L'artiste se moque clairement du clergé qui détourne l'interdiction religieuse de manger de la viande le vendredi et pendant le carême en prétendant que les oiseaux ne sont pas concernés par cette interdiction puisque la Genèse dit qu'ils ont été créés le même jour que les poissons.
À droite : Pigeonneaux. Nature : chaude et sèche au deuxième degré. Les meilleurs : qui peuvent déjà se nourrir par eux-mêmes. Utilité : contre la paralysie résultant du froid. Nocivité : au cerveau et en cas d'insomnie. Retrait de la nocivité : avec du vinaigre et des coriandres. (folio 51r)
La diététique n’est pas une science récente. Déjà au 5e siècle avant notre ère, Hippocrate affirmait que la santé dépend du style de vie et de l’alimentation et qu’il est important de faire de l’exercice. Les rêves sont particulièrement utiles à la santé car ils permettent de prendre conscience d’un déséquilibre dans le corps.
Celse, au 1er siècle, déconseille lui aussi l’inactivité. Il recommande une alimentation quotidienne équilibrée, mais il affirme qu’il faut participer à des banquets de temps en temps car le corps accoutumé seulement à des aliments sélectionnés vieillit plus vite.
De tout temps, des savants et des médecins ont publié des ouvrages de santé. Certains proposent des remèdes très spéciaux comme le grec Xénocrate D’Aphrodisias (1er s) dont les recettes médicales sont composées d’ingrédients pris au corps des animaux et de l’homme : excréments, sang menstruel... Théodore Priscien (5e s) affirme que le lait de chienne est une excellente protection pour les enfants, surtout si l’enfant tète la chienne elle-même... Mais la plupart des médecins s'intéressent à une alimentation plus traditionnelle, et fondent leurs recommandations sur la théorie des humeurs.
La théorie des humeurs
Depuis l'Antiquité, et jusqu’à la fin du 18e siècle, on considère que le corps est constitué de 4 humeurs auxquelles correspondent les 4 éléments (sang/air ; bile/feu ; bile noire/terre ; lymphe/eau) qui possèdent quatre qualités (chaud ou froid, sec ou humide), qu’il convient d’équilibrer notamment par l’alimentation, pour rester en bonne santé, en tenant compte des âges, des saisons et surtout des tempéraments (bilieux = colérique : chaud et sec ; atrabiliaire = mélancolique : froid et sec ; flegmatique = calme : froid et humide ; sanguin = gai : chaud et humide).
Une maladie froide et humide requiert des remèdes chauds et secs. Donc, en hiver (froid et humide), il ne faut pas manger de porc (humide) surtout si on est de tempérament sanguin (humide), à moins de consommer du poivre (très sec) qui peut servir d’antidote.
Le Tacuinum sanitatis
Le Tacuinum sanitatis des Fonds patrimoniaux de l'ULiège Library est un manuscrit en latin du 14e siècle fondé sur la traduction latine d’un traité arabe d’Ibn Buțlān, médecin de Bagdad du 11e siècle, qui propose un tableau (taqwīn en arabe, d’où le titre Tacuinum) de synthèse des écrits de médecins grecs, juifs et arabes depuis le 5e siècle avant notre ère. La Tacuinum sanitatis s’appuie donc sur la théorie des humeurs, comme l’ensemble de la médecine, depuis près de deux millénaires au moment de sa rédaction.
Chaque page du manuscrit s'intéresse à un aliment ou une circonstance (saisons, émotions...) avec ses qualités, utilités, nocivités et antidotes aux nocivités. Par exemple, les melons doux sont ainsi décrits : Nature froide au second degré et humide au troisième. Les meilleurs : ceux de Samarcande. Utilité : cassent la pierre aux reins. Nocivité : lâchent le ventre. Retrait de la nocivité : avec du très bon vin ou du sirop vinaigré.
On remarquera que la miniature montre un seigneur qui s'intéresse à un tout autre type de pommes.
À doite : Joie. Nature : sortie de la vertu vitale et de la chaleur subséquente. La meilleure : celle qui conduit à la prospérité. Utilité : pour les gens menacés et tristes. Nocivité : si on la multiplie, elle provoque la mort. Retrait de la nocivité : par la fréquentation des sages et la modération.
La miniature montre une table bien garnie mais le couple préfère un autre type de joie. (folio 65r)
Quelques curiosités
Dans ce manuscrit, on apprend que de nombreux aliments sont considérés comme aphrodisiaques. La truffe, l’anis, les oeufs, la graisse, les petits oiseaux, les lamproies, les crevettes et les crabes “fortifient le coït” alors que les lentilles lui sont nocives et que la coriandre calme les ardeurs sexuelles.
La viande de boeuf engendre la mélancolie. Mais on peut y remédier avec du gingembre et du poivre. La viande de vieux porc a le même effet, à moins qu’on la fasse mariner dans la moutarde ou qu’on la rôtisse. Pour remédier à la dépression saisonnière, il faut consommer du séné, mais on peut aussi boire du vin assez fort pour réjouir l’âme.
La joie, mouvement agréable de l’âme par la jouissance d’un bien, est recommandée aux personnes menacées et tristes. Mais attention : lorsque la joie est excessive, elle provoque la mort !
Le médecin perse al-Razi (9e-10e s) affirme qu’elle convient à toute personne saine sauf à ceux qui ont besoin de maigrir.
Les champignons ont très mauvaise réputation. Au moyen-âge les médecins sont unanimes à les condamner tous. “Ce sont des aliments mortifères parce qu’ils naissent d’une humidité pourrie, ou près des trous d’animaux venimeux ou près d’arbres mortifères” lit-on dans le Tacuinum Sanitatis.
Savonarole (15e s.) affirmera que s’il faut vraiment en manger, il faut les faire bouillir avec des poires sauvages, qui sont considérées comme un antipoison, et boire ensuite du bon vin pur et prendre du gingembre et de la thériaque (antipoison à base de plantes et d’opium)...
Les navets, les pois chiches, les anguilles augmentent le sperme.
À l'époque, les médecins affirment que le sperme est une humeur contenue dans le cerveau, et vu que le coït échauffe et dessèche, les personnes débauchées risquent gros. À preuve, ce moine libidineux dont l'autopsie révéla qu'il n'avait plus de cerveau.
Il est à noter aussi que selon Hippocrate, Galien et de nombreux médecins à leur suite, la femme produit elle aussi du sperme, libéré par le plaisir.
Pour la santé du cerveau, il faut éviter la moutarde, la viande de pigeonneaux et l’ivresse, qui lui sont nocives. Le basilic y engendre même de petits vers. Mais manger de la poule, c’est recommandé car la poule développe le cerveau !
À droite : Crevettes ou crabes. Nature : chaude et sèche au second degré. Les meilleurs : jaune, frais. Utilité : dévelopent le coït. Nocivité : au sommeil. Retrait de la nocivité : avec une friture d'amande et d'huiles d'olives. (folio 61r)
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Les collections des Fonds patrimoniaux de l'ULiège Library
Carmélia Opsomer, L'art de vivre en santé. Images et recettes du moyen âge. Le Tacuinum Sanitatis (manuscrit 1041) de la Bibliothèque de l'Université de Liège, Liège, éditions du Perron, 1991. Consultable à l'ULiège Library
