Les premiers écrits en « écriture cunéiforme » datent de la fin du 4e millénaire avant notre ère. Le support est la tablette d’argile. L’origine de cette écriture est comptable : on observe une évolution de la pratique de l’aide-mémoire, matérialisée par des « jetons » (exemple), des « bulles » et des « tablettes numérales » (exemple), pour aboutir à des tablettes de la fin du 4e millénaire avant notre ère, qui enregistrent des exercices comptables complexes. À côté de ces documents administratifs et comptables, figurent des listes lexicales qui ont été considérées comme seulement des listes de signes appris par les scribes. Or, à la lecture de ces listes, on se rend compte qu’elles s’inscrivent dans la pensée savante mésopotamienne de type encyclopédique, car de nombreux signes classés de façon raisonnée sont des inventions abstraites jamais utilisées dans l’administration.
L’« écriture cunéiforme » est nommée ainsi en raison de la forme des signes, imprimés par la tranche d’une section carrée ou en biseau d’un calame, formant ainsi des impressions de coins, dits « cuneus » en latin. Après avoir imprimé son texte sur la tablette d’argile, le scribe la laissait sécher à l’air libre, vraisemblablement à l’ombre, afin qu’elle ne se craquelle pas.
Au cours du 3e millénaire, l’écriture cunéiforme fut utilisée pour noter divers types de textes : en plus de documents comptables et administratifs, des documents à caractère privé, épistolaire, officiel et savant. Avec cette diversification des usages, on observe que l’écriture cunéiforme s’attacha de plus en plus à transcrire des éléments linguistiques, davantage qu’auparavant. Il est vrai que la grande majorité des textes connus aujourd’hui rédigés en écriture cunéiforme sur tablettes d’argile sont des textes administratifs et comptables issus d’organisations telles que les temples ou les palais. Il ne faut pas non plus négliger les contrats de vente et de prêt, ainsi que les documents relevant du droit familial, comme les contrats de mariage et d’adoption. Les inscriptions officielles sur divers supports, comme des briques de fondation, des stèles ou des statues, ont également vu le jour au cours de la seconde partie du 3e millénaire. Les plus anciennes lettres datent également de la seconde moitié du 3e millénaire et, dès l’époque d’Akkad (23e-22e siècles av. J.-C.), elles pouvaient être de nature officielle et/ou privée. Le style épistolaire s’est largement développé au cours du 2e millénaire, et les milliers de lettres de cette époque qui nous sont parvenues nous permettent aujourd’hui de mieux comprendre les relations entre les souverains, leurs cours, les messagers officiels, les marchands et les particuliers.
Réalisées en terre crue, les surfaces des tablettes cunéiformes pouvaient être partiellement effacées et/ou réécrites afin de modifier leur contenu. L’empreinte de sceaux-cylindres* apposée sur le document permettait d’éviter toute falsification et de retrouver les témoins présents lors de sa rédaction. Cette pratique est attestée dès le 4e millénaire sur les « bulles » et « tablettes numérales ».
Une enveloppe pour protéger un écrit
Une autre méthode de protection des tablettes, qu’il s’agisse de documents administratifs et comptables ou de lettres, consistait à les envelopper d’une fine couche d’argile, en veillant à ce que l’enveloppe n’adhère pas à la tablette. Cette technique est apparue au cours du dernier quart du 3e millénaire.
À l’instar de l’invention de l’écriture attribuée à Enmerkara, souverain d’Uruk, selon la tradition littéraire, l’enveloppe serait une invention du roi Ur-Zababa de Kiš (près de Babylone en Mésopotamie du Sud). Selon la « Légende de Sargon » (lire le texte), Ur-Zababa aurait envoyé une lettre à Lugal-Zagesi, roi d’Uruk vers 2340, dans laquelle il lui demandait de supprimer le messager, qui n’était autre que le futur Sargon d’Akkad (qui après avoir libéré le peuple de Kiš, unifia la Mésopotamie du Sud). Il fallait donc dissimuler le contenu de la lettre au messager. C’est ainsi que l’enveloppe fut inventée.
Il est vraisemblable que cette invention ait d’abord servi, dès la fin du 3e millénaire, à garantir le contenu de documents administratifs et comptables qui n’étaient pas conservés dans les bureaux où ils avaient été rédigés, ainsi que des actes de prêt. Le besoin de préserver la confidentialité des lettres est attesté au moins dès le 21e siècle. Les lettres sous enveloppe sont évidemment plus fréquentes au cours du 2e millénaire, en raison d’un usage plus important du style épistolaire.
Fonction et usage de l’enveloppe – fin 3e et début 2e millénaires
De manière générale, la surface d’écriture d’une enveloppe était plus étendue que celle de la tablette qu’elle recouvrait. Cette caractéristique fut mise à profit dans le cas des documents administratifs, comptables ou juridiques : l’enveloppe portait un duplicata du texte original et une marge, généralement située sur le côté gauche, était réservée pour recevoir les déroulés de sceaux-cylindres* des principaux acteurs ou des témoins de l’opération, garantissant ainsi l’authenticité et la validité du document.
Il est relativement rare, mais néanmoins digne d’être souligné, que certaines tablettes pouvaient été placées dans une double enveloppe : la première reproduisait le texte du contrat, tandis que la seconde, disposée par-dessus, portait les empreintes de sceaux-cylindres (Voir par exemple, un contrat de Terqa (PDF) à Tell Ashara en Syrie).
La reproduction du texte sur l’enveloppe offrait la possibilité de prendre connaissance du contenu sans rompre le scellement. En cas de contestation de l’authenticité ou de la validité du texte figurant sur l’enveloppe, celle-ci pouvait être rompue afin de vérifier la tablette renfermant le contrat ou l’acte administratif. De tels documents nous sont parvenus tantôt encore enfermés dans leur enveloppe, tantôt avec une enveloppe partiellement conservée.
Dans le cas des lettres, l’enveloppe ne reproduisait pas le texte de la tablette, sa fonction première étant de préserver le message des regards indiscrets. En revanche, comme aujourd’hui, elle pouvait comporter des informations relatives au destinataire et à l’expéditeur, ainsi qu’une empreinte du sceau-cylindre de l’expéditeur par exemple. La plupart des lettres ont été retrouvées sans leur enveloppe, celle-ci ayant été brisée afin de permettre la lecture du message. Toutefois, dans de rares cas, la lettre est encore intacte : autrement dit, l’enveloppe n’a jamais été rompue et le texte n’a pas été lu depuis sa mise sous enveloppe. Enfin, nous disposons également de lettres dont l’enveloppe n’est que partiellement brisée (voir la tablette PUL 468 en tête de ce texte).
Au gré des découvertes archéologiques, il arrive que seuls des fragments d’enveloppe soient exhumés. Lorsqu’il s’agit de contrats, il arrive que des portions du texte subsistent sur l’enveloppe elle-même, tandis que, dans le cas des lettres, les inscriptions qui y figurent sont généralement très limitées. Cependant, l’enveloppe, constituée d’une fine couche d’argile appliquée sur la tablette, conservait l’empreinte du texte qu’elle recouvrait. Il devient ainsi possible de reconstituer, au moins partiellement, le contenu de la tablette scellée même lorsque seule l’enveloppe est conservée (voir la tablette PUL 460 en tête de ce texte).
Enfin, les textes inscrits sur tablettes, les empreintes de sceaux-cylindres ainsi que les sceaux proprement dits attestent que, dans de nombreux cas, les femmes, à l’instar des hommes, pouvaient disposer de leur propre sceau-cylindre. Ce constat témoigne de leur capacité à mener des activités économiques et des transactions financières, à établir des contrats ou à expédier des correspondances, et indique en outre que certaines d’entre elles maîtrisaient l’art de l’écriture et les compétences propres au scribe (voir notamment un documentaire en ligne dans lequel Cécile Michel, directrice de recherche au CNRS, fait revivre une femme assyrienne, Tarām-Kūbi, qui correspondait avec son frère et son mari à Kaneš, moderne Kültepe en Turquie,.)
Lire des documents sous enveloppe
Jusqu’à récemment, il était nécessaire de briser les enveloppes pour accéder aux tablettes qu’elles contenaient. Les progrès récents en imagerie et en numérisation permettent désormais de scanner les tablettes encore scellées et de restituer en trois dimensions la totalité de leur surface d’écriture, offrant ainsi un accès intégral au texte sans altérer le document.
Voir notamment les travaux menés sur les tablettes de la collection du NINO (Nederlands Instituut voor het Nabije Oosten – Institut néerlandais du Proche-Orient) à Leyde, ainsi que ceux conduits par Cécile Michel, directrice de recherche au CNRS, en collaboration avec des chercheurs de l’Université de Hambourg (Le louvre regarde à l'intérieur des tablettes d'argile).
L'auteur
Laurent Colonna d'Istria est professeur d'Assyriologie. Il enseigne l'histoire de l'art, archéologie et civilisations du Proche et Moyen-Orient anciens, ainsi que la langue et la littérature assyro-babyloniennes. Ses principaux domaines de recherche sont la dialectologie de l’akkadien, les traditions scribales et culturelles de la fin du 3e et du début du 2e millénaire avant notre ère.
