L’Université recèle-t-elle des têtes de décapités ?


tetes de décapités

© Têtes de décapités - ULiège Collections d'Anatomie humaine

 

Dans les collections d'Anatomie humaine, effectivement, on trouve des crânes et moulages de têtes de personnes ayant été décapitées à Liège. Au 19e siècle, en effet, leurs corps étaient livrés à l’Université pour être disséqués lors des travaux pratiques des étudiants. Les têtes étaient exposées parmi les curiosités du musée d’anatomie universitaire, après avoir été moulées. Le registre de l’institut d’anatomie montre que c’était une pratique courante à l’époque, car à la suite du neurologue allemand Franz Joseph Gall, on pensait que les criminels présentaient certaines caractéristiques physiques, comme une forme particulière du crâne et que des mesures anatomiques pouvaient expliquer – voire prédire ! –  les comportements déviants. Ces théories, appelées phrénologie, se révéleront erronées et seront assez rapidement abandonnées. Mais l'expression "la bosse des maths" y fait encore référence.

Parmi les décapités dont les têtes figurent dans les collections universitaires, certains ont eu une histoire particulière.

Magonette et Géna

Nous sommes au tout début du 19e siècle.

Joseph-Henri Theis, né en 1790, est le plus jeune de 7 enfants. Magonette (Joseph-Henri se fait appeler du nom de sa mère, le père est mort en 1800) court les bois et commet des larcins. Il fait assez vite partie de la tristement célèbre bande de brigands de Noël Willem dit Noyé l’Poyou. Quand celui-ci est arrêté en 1817 et condamné aux travaux forcés à perpétuité et à la flétrissure, Magonette s'impose à la tête de la bande et fait régner la terreur dans la région. Il est arrêté une première fois en 1818... pour avoir tenté de voler 12 mouchoirs et condamné pour cela à 3 ans de prison !  

Au même moment, Jean-Henri Géna, alors âgé de 23 ans, purge une peine d’un an de prison pour le vol d’un cheval. C’est un petit homme à barbe rousse qui suivait l’armée dans le but de détrousser les cadavres des soldats et avait ainsi amassé une petite fortune.  

Les deux hommes partagent la même cellule de prison. Ils ne se quitteront plus.

Les Ardennais sont terrorisés

En mai 1819, ils s’évadent ensemble, détroussent les habitants des Ardennes et en exigent des droits de passage dans les forêts et sur les routes. La population est terrorisée, bien que les bandits trouvent partout des soutiens (et des femmes). Personne n’ose les dénoncer, par peur des représailles. Magonette et Géna accumulent ainsi rapidement un vrai trésor. (Une légende prétend que leur trésor est toujours enterré quelque part dans la forêt ardennaise. Beaucoup de gens l’ont vainement cherché).  

En octobre de la même année 1819, pour échapper aux gendarmes, Magonette en tue un et en blesse un autre. Le gouverneur va alors réagir. Il envoie l’armée pour traquer le duo de bandits, leur signalement est diffusé, des battues sont organisées, une belle prime est même offerte à qui pourrait les livrer à la justice.  

Leur arrestation

Les bandits, eux, ne s'en soucient guère. Ils continuent à vendre leurs larcins et fréquenter les tavernes. C’est là qu’un maître de forges de Chanxhe reconnaît Magonette. Avec six de ses ouvriers, ils arrivent à le maîtriser et le livrer à la maréchaussée. Quant à Géna, il sera capturé au bal de la kermesse de Sougné le lendemain, par un autre maître forgeron et quelques-uns de ses amis, qui, dit-on, lui ont coupé les bretelles, pour que son pantalon, tombé sur ses chevilles, l’empêche de s’enfuir. 

En  février 1820, Magonette est jugé pour meurtre sur le gendarme Poncin et tentative de meurtre sur le gendarme Lefèvre, avec la circonstance aggravante qu’il était en état de vagabondage, sans métier ni domicile certain. Il sera condamné pour cela aux travaux forcés à perpétuité et à la flétrissure, qui sera exécutée le 1er avril. Ce jour-là, sur la place du Marché noire de monde, le fer chauffé à blanc imprime sur l'épaule du condamné les lettres T.P. (Travaux forcés à Perpétuité).

Un second procès a lieu peu de temps après, qui les concerne tous les deux, uniquement pour vols, cette fois. Ils seront condamnés à mort et jetés à la prison Saint-Léonard à Liège dans des cachots séparés. Tous deux tenteront de s’évader – et Magonette a bien failli réussir –, ce qui précipitera leur exécution.

Leur exécution

Le 4 juin 1821, on dresse la guillotine sur la place de la Comédie, aujourd’hui place de l’Opéra. Une foule très nombreuse est venue assister au spectacle, avec les enfants. La troupe tente de la contenir. Les deux condamnés portent des chemises rouges et de larges capuches sur la tête, comme c’est le rituel à l’époque, leurs mains sont liées dans le dos. Magonette, alors âgé de 31 ans, pleure et tremble de tous ses membres, Géna (26 ans) semble pétrifié. La foule, très dense, est venue comme à la foire, elle hurle. À midi et demi, les deux têtes sont tombées.  

 

tête et crâne de Magonette

© Tête et crâne de Magonette par Willy Vandevoir, "Magonette et Gena : les brigands ardennais, d'après les documents officiels et les légendes locales", éd. Steinmetz et fils, 1935.

Noël Rahier

Noël Rahier est la toute dernière personne à être décapitée à Liège. Il est condamné à mort le 27 janvier 1824 pour l'assassinat du curé de Donceel. Il a tout juste 25 ans. Le Courrier de la Meuse rapporte alors : 

"Le nommé Noël-Joseph Rahier [...] a été condamné à la peine de mort et aux frais, comme coupable d'avoir, dans la nuit du 15 au 16 décembre 1823, dans la maison presbytérale de Donceel, commis volontairement et avec préméditation un meurtre sur la personne de M. Jacques-Joseph Hansotte, desservant l'église succursale dudit lieu, lequel assassinat a été précédé, accompagné ou suivi de vol.

Une grande quantité d'objets appartenant à M. le curé a été trouvée au domicile du condamné : il avait tout nié jusqu'à l'audience d'hier ; mais alors, revenant sur ses dénégations, il a dit avoir rencontré à St.-Georges, la nuit où le crime a été commis, un homme qu'il avait encore vu, et qui était chargé d'un paquet que le condamné avait reconnu contenir des effets appartenant à M. le curé ; que sur les reproches qu'il en fit à cet homme, celui-ci lui avait donné la moitié desdits effets pour acheter son silence ; mais que lui, Rahier, ignorait que M. le curé avait été assassiné, et qu'il n'avait rapporté ces effets à Liège que dans l'intention de les faire remettre à son propriétaire.

Il est résulté de l'ensemble de l'instruction que c'était la troisième fois que Rahier avait volé chez M. le curé de Donceel."

Il sera guillotiné le 26 février 1824. 

Noel Rahier

© Tête momifiée de Noël Rahier, Collections d'Anatomie humaine. Photo Musée de la vie wallonne

Dans les collections d'anatomie

L’Université possède encore des moulages en plâtre et quelques crânes de décapités.  Les registres successifs leur ont attribué des numéros différents et les étiquettes collées sur le front ont quelquefois disparu. Il est dès lors difficile d'identifier les têtes avec certitude. Il est cependant vraisemblable que la tête de Magonette est bien celle présentée sur la photo de Vandevoir, actuellement en dépôt au Musée de la vie wallonne. La tête de Géna aurait été perdue pendant la guerre. Il est aussi très vraisemblable que la tête séchée des collections d'Anatomie, en dépôt au même musée, dans la salle où est aussi exposée la guillotine qui a servi à son exécution, soit celle de Noël Rahier. 

Les collections d'Anatomie humaine 

 

Le Catalogue systématique du cabinet d'Anatomie humaine normale de 1854, conservé à l'ULiège Library, répertorie en effet dans la section "Crânes de races étrangères et de criminels" (l'association ne choquait personne à l'époque) aux numéros 5 et 6 la tête moulée en plâtre de Géna (écrit Jena) guillotiné et son crâne, et aux numéros 11 et 12 : la tête moulée en plâtre de Theis (écrit These) dit Magonette (écrit Magonet) guillotiné et son crâne. 

registre

© ULiège Library

 

Le Catalogue du cabinet d'anatomie 1837-1843 mentionne en lignes 14 et 15 les 9 crânes en plâtre numérotés 31a à 39 a avec mention des numéros du catalogue de 1854. La tête séchée est mentionnée également en ligne 15.

catalogue du cabinet d'anatomie 1837-1843 p67

© ULiège Library

 

Le Catalogue systématique et catalogue d'accroissement du cabinet d'anatomie 1843--1854 mentionne aux lignes 33a et 33b la tête moulée de Géna (écrit Jéna, anc. cat. VIII 14 c), aux lignes 36a et 36b la tête et le crâne de Theis (écrit These dit Magonet, anc. cat. VIII 14 f et I 10f) et à la ligne 40 , la tête séchée d'un guillotiné (anc. cat. VIII 15) , vraisemblablement Noël Rahier.

catalogue systématique et catalogue d'accroissement du cabinet d'anatomie1843-1854

© ULiège Library

modifié le 13/05/2025

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